11/08/2009

J'ai traversé la rivière à la nage

 

La proposition de Benvéniste est célèbre: le langage reflète un mode de pensée différent d'une culture à une autre. "J'ai traversé la rivière à la nage" devient "I swam across the river" en anglais. Le résultat est le même, mais pas l'action exprimée.

Un autre exemple, assez révélateur: "sens dessus dessous" se dit, littéralement, "tête renversée" (cap per baix) en catalan, "les pattes tournées vers le haut" (patas arriba) en espagnol.

Mais ce poème de Manuel Alegre est sans doute la plus belle illustration de cette thèse.

Des vers en éloge de l'homme, dans sa singularité et son altérité, des notions qui se reflètent aussi dans le langage... et dans la traduction!


"Quand je traduis, je ne choisis pas le mot que me désigne le dictionnaire, mais celui qui s'harmonise avec la phrase arabe d'un point de vue poétique et musical", explique Adonis dans Le Regard d'Orphée (Fayard, 2009, p. 121).


Du portugais au français, en passant par le catalan, le grec moderne ou l'occitan, le poème se transforme.

On pourrait se dire que la proximité entre les langues romanes (auxquelles appartiennent le français, le catalan et l'occitan) facilite la tâche du traducteur.

Pourtant, le français ne permet pas de garder certains jeux de mots ou des sonorités, contrairement au grec moderne. Ainsi, le terme "massa" (en portugais, la matière, mais aussi la masse que l'on pétrit et la foule) ne peut être rendu dans sa polysémie, et l'harmonie imitative disparaît.

De même, l'expression "tocador tocado por suas harpas", prend des formes nouvelles selon les langues: joueur (de musique) joué par son harpe" en occitan, "harpiste pincé par son harpe" en français, ou "chanteur chanté..." en grec moderne.


Le titre lui-même varie en fonction de la graphie du substantif: "homme".


Le mot change, et l'idée avec: équivalences, substitutions, cryptage et décryptage, le traducteur doit faire face à plusieurs obstacles. Le charme de l'écriture est le premier: ravir sans se laisser ravir...

Le poème devient de ce fait unique et multiple à la fois, singulier et pluriel, identique et autre: comme l'homme.

Ces textes vous permettront d'apprécier la complexité liée au fait lingüistique et à l'acte de parole.

Nous vous invitons à les lire, mais aussi à les écouter: plusieurs personnes se sont prêtées au jeu et nous livrent à travers une lecture à voix haute leur propre interprétation du texte, différente à chaque fois.

Certains se diront "A quoi bon, puisque nous ne connaissons pas la langue?": tendre l'oreille peut leur donner une idée tout aussi précise de ce je-ne-sais-quoi qui nous appartient et qui nous distingue à la fois de nos pairs.

 

 

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Manuel Alegre, dans O Canto e as armas

 

 

Ecouter le poème:


podcast
Lecture de Sophie Lobo, traductrice du portugais

 


Traduction française:

 

POÈME AVEC UN h MINUSCULE


Je chanterai l'homme créateur crucifié

sur ses machines. Chasseur chassé

par ses armes. Harpiste pincé

par ses harpes.

Je chanterai l'homme multiplié par l'homme jusqu'à l'infini.

Je chanterai l'homme : ce mortel-immortel

mon ami-ennemi. Mon frère.


Je chanterai l'homme qui transforme tout

et qui si difficilement se transforme.

Celui qui s'écrit avec un petit h

dans toutes les choses qui sont grandes.


Je chanterai l'homme au pluriel.

Lui, si singulier

si incapable d'être autre

que lui-même : l'homme.


Je chanterai l'homme multiplié par l'homme jusqu'à la foule.

Je chanterai la matière multipliée par la matière jusqu'à l'homme.

Car je ne sais d'autre guerre, je ne sais d'autre paix.

Je ne sais d'autre poème que le chant de l'homme.


Trad: Anne-Marie Pascal & Sophie Lobo

 

 

Ecouter le poème:


podcast

Lecture de Céline Delaunay, étudiante en bibliothéconomie



Traduction en catalan:


POEMA AMB UNA PETITA h


Cantaré l'home creador crucificat

en ses màquines. Caçador caçat

per ses armes. Harpista arpiejat

per ses arpes.

Cantaré l'home multiplicat per l'home fins a l'infinit.

Cantaré l'home: aquest mortal-immortal

mon amic-enemic. Mon germà.


Cantaré l'home que tot ho transforma

i que tan difícilment es transforma.

Aquell que s'escriu amb una petita h

en totes les coses grans.


Cantaré l'home en plural.

Ell, tan singular,

tan incapaç de ser un altre

més que ell mateix: l'home.


Cantaré l'home multiplicat per l'home fins a fer-ne un amàs.

Cantaré la massa multiplicada per la massa fins arribar a l'home.

Car no sé d'altra guerra, car no sé d'altra pau.

No sé d'altre poema que no sigui l'home.


Trad: Marta MARTÍNEZ VALLS

 

Ecouter le poème:


podcast
Lecture de Miquel Desclot, poète et traducteur catalan

 

 

Traduction en occitan:


POÈMA AMBE UN ò MINUSCUL


Cantarai l'òme creador crucificat

sus sas maquinas. Caçaire caçat

per sas armas. Jogaire jogat

per son arpa.

Cantarai l'òme que multiplica l'òme fins a l'infinit.

Cantarai l'òme : aquel mortal-immortal

mon amic-enemic. Mon fraire.


Cantarai l'òme qu'o tresmuda tot

e tan malaisidament se tresmuda el.

Lo que s'escriu amb un ò pichon

dins totas las causas que son grandas.


Cantarai l'òme al plural.

El qu'es tan singular

tant incapable d'èsser autre

part el meteis : l'òme.


Cantarai l'òme que multiplica l'òme fins a s'amassar.

Cantarai la massa que multiplica la massa fins a l'òme.

Que sabi pas d'autra guèrra. Sabi pas d'autra patz.

Sabi pas d'autre poèma que non siá l'òme.


Trad: Marta MARTÍNEZ VALLS

 

Ecouter le poème:


podcast

Lecture de Bernard Vernières, professeur d'occitan au Lycée Bòrda Bassa (Castres)

 


Traduction en grec moderne:

 

 

Alegre_Grec.jpg

 

Ecouter le poème:


podcast

Lecture de Marta Martínez Valls

 

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